FORUMAMONTRES
AccueilAccueil  PortailPortail  RechercherRechercher  S'enregistrerS'enregistrer  Connexion  
| |
 

 Récit : Le Chronographe Omega de l’armée des cadets australienne

Aller en bas 
2 participants
AuteurMessage
ZEN
Rang: Administrateur
ZEN


Nombre de messages : 57505
Date d'inscription : 05/05/2005

Récit : Le Chronographe Omega de l’armée des cadets australienne Empty
MessageSujet: Récit : Le Chronographe Omega de l’armée des cadets australienne   Récit : Le Chronographe Omega de l’armée des cadets australienne EmptySam 25 Avr 2020 - 11:18

Il y a un peu plus de 2 ans, un site marchand relayait une annonce de vente passée par un Américain portant sur un chronographe de poche ancien Levinson en argent. L'annonce n'en disait pas beaucoup plus et les photos toutes plus floues les unes que les autres n'apportaient rien. Le prix était assez élevé mais pas exorbitant et je tentais donc de contacter le vendeur.
Ce dernier m'expliqua que c'était un chrono américain d'une ville de l'ouest mais qu'il n'en savait pas davantage car il le tenait de son père récemment décédé qui ne lui en avait jamais parlé.

Plusieurs choses m'interpelèrent. D'abord la gravure sur le fond, puis la faible usure du godronnage, la qualité du cadran avec de grands compteurs, le fait que ce soit une savonnette et que le calibre soit un Omega 19 Chro, ce qui n'avait nullement impressionné le vendeur.
Une vingtaine de jours plus tard, le chrono était à moi et il me fut livré après une quinzaine de jours de transport.
Je fis alors les contrôles habituels que j'opère sur ces pièces : Contrôle de fonctionnement, vérification des charnières, test du verre… Après 4 jours, le chrono s'avérait précis et sans besoin urgent d'un stage chez l'horloger. Je le fis fonctionner une petite quinzaine de jours encore et commençais à l'examiner. A l'intérieur du couvercle, une gravure effacée par grattage attira mon intérêt et avec des loupes diverses, je me mis à tenter de déchiffrer ce qu'on avait voulu occulter.

Il y avait une date déchiffrable et des lettres correspondant à des bribes de mots mais rien d'accessible en interprétation immédiate. C'est donc par le nom sur le cadran que je dus commencer la recherche... "Levinson & son Perth.W.A." … Cela me ramenait en Australie et non aux USA. La datation du calibre permettait d'avancer plus avant et de dater à 1906 cette montre. Parmi les lettres effacées  "AAC" restait détectable. La date s'avérait plutôt être un numéro d'inventaire… Oui mais de quoi ? L'un des mots était sans doute "cadets et un autre australian mais le troisième était totalement détruit à une lettre près…"

Je fouinais donc en approfondissant mais assez vite la mention de Perth et celle de cadets m'orientèrent vers l'armée des cadets. Tout concordait et avec une loupe très puissante éclairée, je pus déduire que le mot manquant était army… Ainsi cette montre était un chronographe de l'armée des cadets australienne. Mais alors pourquoi une savonnette alors qu'une montre Lépine est plus facile d'utilisation ? J'interrogeais un "ancien militaire", collectionneur d'objets militaires, qui me dit que mon avis était trop hâtif et qu'au contraire, une savonnette protégeait le verre pendant le transport. Il m'expliqua que les chronos Lépine étaient des chronos d'action militaire mais que pour les entrainements, quand il fallait déplacer les troupes, c'était bien plus pratique d'utiliser une savonnette. Quand ce militaire vit la pièce, il me dit que le fait qu'elle fut en argent n'avait rien d'étonnant car avant la guerre 14, les militaires de toutes les armées se faisaient plaisir … Cela s'est compliqué plus tard. Pour lui, pas de doute, j'avais correctement identifié ce chrono et c'était une prise très intéressante.

Après 4 mois et quelques dizaines d'heures, la montre avait raconté son histoire … La voici dans sa version écrite et sa version Podcast ...





Le Chronographe Omega de l’armée des cadets australienne


Récit : Le Chronographe Omega de l’armée des cadets australienne Omega_98



Les montres recèlent parfois des secrets bien cachés. C’est le cas, lorsqu’une main a voulu discrètement faire disparaitre une gravure qui, en quelques mots inscrits dans le métal précieux à l’intérieur d’un fond ou sur un cache poussière de montre, permettaient de retrouver la trace d’un ancien propriétaire. Souvent c’est par pudeur, que la main « effaceuse » aura voulu dissimuler le nom de l’ancêtre qui a possédé une pièce parce que la vie privée des familles doit parfois rester secrète au point de ne jamais laisser un objet quel qu’il fut, en témoigner. Il faut alors aller bien plus loin pour reconstituer ce que fut l’histoire de l’objet.  


Un Chronographe Omega rebaptisé au nom de son marchand


Le chronographe savonnette Levinson & Sons nous conduit à Victoria en Australie en 1906. La maison Levinson & Sons "Jewellers, Opticians and Watchmakers" s'est installée depuis 1854 à Barrack St, Perth, WA (Western Australia). A l'époque les grandes manufactures d'horlogerie sont à l'affut des marchés et d'une clientèle nouvelle. L'Australie est à la fin du 19ème siècle un territoire plein de promesses commerciales. Dans le domaine horloger, les montres anglaises et américaines sont là-bas les plus courantes et l'horlogerie suisse peine à trouver ses marques. Levinson est une maison fort connue, qui a le statut d'une institution, comme peut l'être en Europe Kirby Beard, la célèbre maison londonienne, qui a ouvert à Paris une succursale dans le quartier de l'Opéra et y connait un immense succès jusqu’à l’aube de la première guerre mondiale. Cette maison porte à l’époque littéralement la marque Omega.

Récit : Le Chronographe Omega de l’armée des cadets australienne Omega_97

Omega a délibérément choisi de nouer des partenariats privilégiés voire de se faire représenter dans un certain nombre de pays par des distributeurs en vue qui sont toujours de grande maisons. L’intérêt pour la manufacture de Bienne est de bénéficier à moindre frais d’une large diffusion auprès de clientèles fidèles à leur boutique. C’est le cas de Levinson & Sons dont la réputation attire toute la bourgeoisie locale et dont la pérennité rassure les clients. Omega trouve sa place chez Levinson car la manufacture suisse bénéficie déjà d’une notoriété mondiale qui récompense sa maitrise de la précision grâce à des montres de grande qualité facile à réparer. Omega et Longines détiennent un véritable leadership dans la fabrication de chronographes. Les montres savonnettes sont le signe d'une élégance remarquable. Elles ont aussi une solidité supérieure liée à la présence d'un couvercle qui vient en protection du verre. Les routes australiennes sont encore assez mauvaises et tout ce qui est à bord des voitures peut s'envoler au gré des nids de poules. Ceux qui pratiquent les activités liées à l’automobile et plus généralement aux sports sont les premiers grands clients des chronographes. La pratique du sport va directement faire évoluer la cause nationale australienne.    


Le sport comme cause nationale


En 1904, l'Australie avait participé aux Jeux Olympiques aux Etats Unis à Saint Louis, du 1er juillet au 23 novembre 1904. La délégation australienne n’y fut alors composée que de trois athlètes masculins dans 2 disciplines, l'athlétisme et la natation.
Corrie Gardner qui défend l’athlétisme australien termine 4ième du 110 mètres haies, est purement et simplement disqualifié au concours du saut en longueur. Leslie McPherson un autre athlète est quant à lui, disqualifié du 110 mètres haies et du saut en longueur. C'est donc en natation qu'il faut rechercher la performance. Francis Gailey, le meilleur nageur du pays remporte la médaille d'argent sur 220, 440 et 880 yards nage libre et le bronze sur 1 mile nage libre, les distances sont alors comptabilisées dans les unités de mesures américaines. La délégation australienne remporte finalement 4 médailles dont 3 en argent et 1 en bronze ce qui la place en sixième position au tableau des médailles. Ces victoires entrainent un véritable élan national et créent une dynamique qui mobilise la jeunesse. L’Australie a besoin de trouver des éléments fédérateurs auprès de ses populations les plus jeunes car elle est toujours  regardée depuis la Grande-Bretagne comme une sorte de colonie pénitentiaire ce qu'elle fut effectivement partiellement. Il faut donc cultiver tout ce qui soude le pays. Son développement économique rend l’Australie attractive pour les maisons de luxe anglaises mais il faut rechercher une identité qui démarque le pays de ses dominations antérieures. Les athlètes des JO de 1904 deviennent alors un modèle auprès de la jeunesse.


L’Australian Army Cadets, une institution qui favorise la compétition sportive

En 1906, une organisation de cadets de l'Armée australienne (AAC -Australian Army Cadets) se met en place pour participer à des activités d'entraînement et d'aventure dans un contexte militaire. Le programme est ambitieux et il compte plus de 19 000 cadets de l'Armée âgés de 12½ à 19 ans répartis dans 237 unités autour de l'Australie. La devise est "Courage, Initiative, travail d'équipe " devise à laquelle fut par la  suite ajouté  "respect".
Le programme des cadets sous contrôle militaire entre dans le programme de défense du pays sans que ses membres ne soient intégrés totalement aux forces de défense australienne en raison de leur âge. Le cadre de formation est une sorte de préparation militaire. Les activités des cadets incluent navigation et course d'orientation, jeux amusants, jeux d'équipe, camps de campagne, exercices cérémoniels, techniques de communication radio, compétences de base en secousse, premiers soins, entretien du matériel, participation aux groupes de cadets, tir au fusil etc...

Un chronographe témoin de son temps

Les épreuves sont, pour la plupart, soumises à des temps chronométrés et c'est dans ce contexte que le chronographe Levinsons & Son fut acquis par l'AAC. Quel meilleur fournisseur aurait-elle pu trouver ? La pièce choisie sans être en or, est une pièce haut de gamme pour l’époque, en argent massif à haut titre de 900 millièmes avec un mouvement 19 Chro, l’un des meilleurs chronographes de poche Omega jamais fabriqués.

Récit : Le Chronographe Omega de l’armée des cadets australienne Omega_96

Récit : Le Chronographe Omega de l’armée des cadets australienne Omega100

Hélas, les gravures attestant de l'origine de l'instrument furent effacées délibérément sans doute lors de la réforme de ce chronographe qui était la propriété incessible de l'Etat. Ce fut le sort de nombre de montres ainsi gravées dans plusieurs pays. Malgré tout, le chronographe savonnette plus rare que les versions "lépine" est un témoignage intéressant d'une part, de l'activité d'Omega à travers le monde au début du 20ème siècle, mais aussi de la manière dont l'esprit de compétition fut cultivé en confortant l'idée que ce qui est le meilleur est ce qui va le plus vite et que la mesure des performances par le temps est un moyen inégalable de comparer la puissance des hommes.  

Récit : Le Chronographe Omega de l’armée des cadets australienne Omega_99

Les chronographes utilisés dans les armées ou ce qui s'en rapproche sous forme de montres savonnettes sont rares car le fait de refermer la savonnette est symboliquement une manière de signifier que le temps du repos est venu, un peu comme lorsque le couteau pliant est refermé ou le fusil neutralisé par le blocage de la sécurité.

Nul ne sait combien de chronographes furent ainsi les instruments de motivation des cadets de l'armée australienne mais chacun s’accordera à dire que ces pièces de luxe dénotent un choix qualitatif, inscrit dans la sécurité et la durée. Un choix qui fit entrer discrètement Omega aux abords de l’armée australienne.

Droits réservés - Joël Duval - Forumamontres - Septembre 2019/ Avril 2020


Le Podcast de FAM



_________________
Contraria contrariis curantur. (Les contraires se guérissent par les contraires).
Revenir en haut Aller en bas
https://sites.google.com/site/hourconquest/
toyotiste
Permanent passionné
toyotiste


Nombre de messages : 2106
Age : 36
Localisation : Cabeda
Date d'inscription : 16/05/2010

Récit : Le Chronographe Omega de l’armée des cadets australienne Empty
MessageSujet: Re: Récit : Le Chronographe Omega de l’armée des cadets australienne   Récit : Le Chronographe Omega de l’armée des cadets australienne EmptySam 25 Avr 2020 - 12:40

Merci pour ce récit riche et passionnant, comme l'a du l'être toute la recherche des informations sur l'histoire de ce chrono.
Revenir en haut Aller en bas
 
Récit : Le Chronographe Omega de l’armée des cadets australienne
Revenir en haut 
Page 1 sur 1
 Sujets similaires
-
» Récit : Des chronomètres Jaeger LeCoultre dans l’armée anglaise
» Récit : Un chronographe peu courant d'Ulysse Nardin
»  Making of d'une trouvaille & Histoire du chrono Omega de l'armée des cadets
» Récit : Le chronographe de bord Breitling de l’armée Américaine
» Récit : Omega « Chronostop » un chronographe atypique

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
FORUMAMONTRES :: Forum général de discussions horlogères-
Sauter vers: